Échecs & Plateaux

Jeux de plateau, jeux de cartes et parties qui durent

Catan, le jeu de stratégie en famille qui a lancé l’ère moderne

Avatar de Gaspard Montreuil-Aubanel

·

6 min de lecture

Klaus Teuber n’était pas éditeur de jeux. Il était technicien dentaire à Darmstadt, en Allemagne, et bricolait des prototypes sur la table de sa cuisine depuis le début des années 1980. En 1995, l’un de ces prototypes sort sous le titre Die Siedler von Catan — les Colons de Catane, rebaptisé plus simplement Catan dans ses éditions récentes. Le jeu remporte la même année le Spiel des Jahres, la plus haute distinction allemande pour un jeu de société, et devient en quelques saisons l’un des titres les plus vendus au monde.

Klaus Teuber, un amateur qui change la donne

Avant Catan, Klaus Teuber avait déjà obtenu plusieurs récompenses pour des jeux plus modestes, mais rien qui ne préparait à ce succès. Son idée de départ tenait en une image : une île à coloniser, où chaque joueur construit routes et villages en échangeant les ressources qu’il récolte plutôt qu’en éliminant ses adversaires. Ce choix change tout. Dans la plupart des grands classiques de plateau de l’époque, un joueur perd et sort de la partie ; à Catan, tout le monde reste à la table jusqu’à la fin, occupé à négocier plutôt qu’à attaquer.

L’autre trouvaille tient au plateau lui-même : des tuiles hexagonales représentant chacune un paysage — forêt, colline, champ, prairie, montagne — que l’on peut disposer différemment à chaque partie. Aucune configuration ne se ressemble vraiment, ce qui a beaucoup compté dans la longévité du jeu bien après sa sortie.

Klaus Teuber a raconté avoir mis plusieurs années à peaufiner le concept avant de le proposer à un éditeur, retravaillant sans relâche l’équilibre entre les cinq ressources pour qu’aucune stratégie unique ne domine systématiquement la partie. Cette patience artisanale, loin des méthodes de conception plus industrielles de certains gros éditeurs américains de l’époque, transparaît encore dans la mécanique du jeu : chaque choix, du placement initial des colonies à la gestion du voleur, garde une marge d’incertitude qui oblige à s’adapter sans jamais offrir de recette gagnante toute faite.

Le principe : ressources, négociation, construction

Chaque tour, un lancer de deux dés détermine quelles tuiles produisent des ressources. Les joueurs qui possèdent une colonie ou une ville adjacente à ces tuiles récoltent le matériau correspondant, puis peuvent le dépenser pour construire une route, une colonie, une ville, ou l’échanger contre ce qui leur manque. C’est cette dernière mécanique, l’échange entre joueurs, qui distingue vraiment Catan de ses prédécesseurs : la partie ne se joue pas seulement contre le plateau, mais aussi par la discussion autour de la table.

Le jeu se termine dès qu’un joueur atteint un total de points de victoire fixé à l’avance, obtenus en construisant, en détenant la route la plus longue ou l’armée la plus puissante. Une partie dure généralement entre soixante et quatre-vingt-dix minutes, ce qui en fait un format tenable pour une soirée en famille sans occuper toute la journée.

Le voleur et les ports, deux mécaniques qui pimentent l’échange

Dès qu’un joueur obtient un sept au lancer de dés, un pion noir appelé le voleur entre en jeu : il se déplace sur une tuile de son choix et bloque toute production de ressource sur cette case jusqu’à ce qu’un autre sept le fasse à nouveau bouger. Le joueur qui le déplace peut en plus voler une carte au hasard à un adversaire présent sur la tuile visée, ce qui introduit une dose de confrontation ciblée dans un jeu par ailleurs construit autour de la coopération marchande.

Les ports, disposés sur le pourtour de l’île, offrent une autre façon de contourner la pénurie : un joueur qui y possède une colonie peut échanger des ressources à un taux plus avantageux que l’échange classique entre joueurs. Combinée à la négociation libre autorisée à tout moment de la partie, cette mécanique fait du commerce, bien plus que du combat, le véritable moteur de la victoire — une approche qui explique pourquoi Catan continue d’être cité en exemple pour illustrer ce qu’un jeu de société peut apprendre sur la coopération.

Cinq ressources, cinq usages

Le tableau suivant résume ce que produit chaque terrain et à quoi sert la ressource qu’il livre.

Ressource Ce qu’elle sert à construire
Bois (forêt) Routes et colonies
Argile (colline) Routes et colonies
Blé (champ) Colonies, villes et cartes de développement
Laine (prairie) Colonies et cartes de développement
Minerai (montagne) Villes et cartes de développement

Pourquoi ce jeu a changé la façon de concevoir un jeu de société

Catan est souvent cité comme le titre qui a fait connaître au grand public ce que les spécialistes appellent le jeu à l’allemande, ou eurogame : un jeu où le hasard existe mais reste secondaire, où l’on ne détruit jamais l’adversaire, et où la fin de partie se prépare bien avant qu’elle n’arrive. Cette approche a ouvert la voie à des dizaines d’auteurs qui ont, dans les décennies suivantes, construit des jeux fondés sur l’échange et la gestion plutôt que sur l’affrontement direct. On lui doit en partie le fait qu’aujourd’hui, un rayon entier de jeux de société propose des mécaniques de négociation plutôt que de conflit. Autour d’une table familiale, cette absence d’élimination change aussi l’ambiance de la soirée : personne ne regarde la partie se terminer depuis la touche, chacun reste impliqué jusqu’au dernier tour, ce qui compte beaucoup quand petits et grands jouent ensemble.

Le succès commercial a suivi la reconnaissance critique : des dizaines d’extensions et de versions thématiques ont vu le jour depuis 1995, sans que le principe de base — cinq ressources, une île, des routes à tracer — n’ait jamais changé.

Un jeu qui se rejoue autrement à chaque partie

Pour une soirée entre adultes ou un après-midi en famille, Catan garde un atout que peu de jeux de cartes peuvent revendiquer : la disposition aléatoire des tuiles change la carte à chaque partie, donc la stratégie gagnante d’hier ne fonctionne plus forcément aujourd’hui. C’est ce qui explique qu’une même boîte reste sur la table des années après son achat, sans jamais donner l’impression de rejouer exactement la même partie. Selon la page que Wikipédia consacre au jeu, Catan s’est vendu à plusieurs dizaines de millions d’exemplaires dans le monde depuis sa sortie, toutes éditions confondues.


Avatar de Gaspard Montreuil-Aubanel

À lire aussi